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Fabien Roussel : l’IA sera « avec nous » si elle est « à nous » !

Le som­met « IA avec nous » s’ouvre à Lille sous l’égide du pré­sident de la Répu­blique. Les enjeux sont immenses. Je par­tage l’alerte de nom­breux scien­ti­fiques, intel­lec­tuels, citoyennes et citoyens sur les défis de l’intelligence arti­fi­cielle et fais miens les mots du pape Léon XIV sou­li­gnant que nous ne pou­vons pas lais­ser l’IA nuire à ce que notre « magni­fique Huma­ni­té » a en com­mun : la véri­té, la digni­té du tra­vail et la liber­té. Ni lais­ser s’épanouir ses usages guer­riers. J’y ajoute la néces­si­té de maî­tri­ser l’impact éco­lo­gique de cette tech­no­lo­gie. Alors que l’ONU estime que l’IA devrait faire dou­bler la consom­ma­tion d’énergie et d’eau des centres de don­nées d’ici 2030, le défi à rele­ver est immense.

Ma convic­tion est que l’IA sera « avec nous » si et seule­ment si elle est « à nous ». L’IA pose en grand les ques­tions de la pla­ni­fi­ca­tion de la révo­lu­tion numé­rique et de l’appropriation publique et sociale des moyens de pro­duc­tion. C’est en répon­dant à ces enjeux que la France pour­ra être indé­pen­dante, que nous pour­rons limi­ter l’impact éco­lo­gique, et que l’IA pour­ra libé­rer les tra­vailleurs et tra­vailleuses des tâches alié­nantes et déga­ger du temps pour la vie, la créa­tion, la déli­bé­ra­tion col­lec­tive.

Dans les mains du capi­tal pri­vé, l’IA est une menace. Dans les mains du peuple, elle est un outil au ser­vice du pro­grès social.

Contrai­re­ment au récit domi­nant, l’IA telle qu’elle se déploie aujourd’hui détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée, vam­pi­rise et uni­for­mise la créa­tion et concentre les gains sur une infime mino­ri­té de déten­teurs de capi­tal. C’est pour­quoi je sou­tiens la pro­po­si­tion por­tée par le séna­teur com­mu­niste Pierre Ouzou­lias visant l’instauration d’une pré­somp­tion d’exploitation des conte­nus cultu­rels par les four­nis­seurs d’intelligence arti­fi­cielle. C’est un pre­mier pas essen­tiel.

Lais­sée aux mains du pri­vé, l’IA ne libé­re­ra pas l’être humain : elle le sur­veille­ra, le rem­pla­ce­ra sans par­tage des gains, l’appauvrira. La menace n’est pas dans la tech­no­lo­gie. Elle est dans son usage et son rap­port de pro­prié­té. C’est cela qu’il faut pen­ser, chan­ger.

L’heure est à pla­ni­fier et démo­cra­ti­ser l’IA. C’est parce que nous avons su pla­ni­fier dans les domaines de l’énergie et de la défense que nous conser­vons aujourd’hui une rela­tive auto­no­mie.

C’est néces­saire aujourd’hui pour l’IA. La France doit construire un pôle public du numé­rique doté de véri­tables moyens ; une recherche cor­rec­te­ment finan­cée ; une indus­trie solide pour dis­po­ser des maté­riels et infra­struc­tures ; une maî­trise sou­ve­raine de l’intégralité de la chaîne de valeur – de la fon­de­rie des semi-conduc­teurs jusqu’aux modèles socles ; un droit de regard des sala­riés sur les usages de l’IA dans chaque entre­prise ; et une for­ma­tion mas­sive de nos ensei­gnants.

Aucune de ces condi­tions n’est rem­plie par l’empilement de mil­liards du CIR avec ceux des céré­mo­nies Choose France ! Pire, nos jeunes mathé­ma­ti­ciens, data scien­tists, cher­cheurs en IA sont encore obli­gés de par­tir à l’étranger pour tra­vailler. Il y a pour­tant un gise­ment d’emplois immense pour nos jeunes dans les métiers du numé­rique.

En outre, parce que l’IA ne connaît pas les fron­tières, déve­lop­per la coopé­ra­tion est essen­tiel.

Si nous ne pou­vons pas accep­ter d’être domi­nés, ne cher­chons pas non plus à être les domi­nants.Pri­vi­lé­gions la coopé­ra­tion : les effets d’échelle sont si impor­tants que nous devons construire notre sou­ve­rai­ne­té en coopé­ra­tion avec d’autres peuples, et d’abord avec nos voi­sins euro­péens, grâce à une ges­tion res­pec­tueuse et intel­li­gente de nos inter­dé­pen­dances.

La France devrait appe­ler à construire une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale publique sur la recherche en IA, avec un par­tage des infra­struc­tures entre pays du Sud et du Nord, et une gou­ver­nance démo­cra­tique mon­diale de ces tech­no­lo­gies, à rebours de la guerre impé­ria­liste actuelle.

Pour conclure, mesu­rons que si le capi­ta­lisme de pla­te­forme peut géné­rer des pro­fits sans pré­cé­dent dans l’histoire, sa domi­na­tion tient sur des bases fra­giles. De nom­breux cher­cheurs et experts, des patrons mêmes, nous disent que le dépas­se­ment de la pro­prié­té pri­vée par la mise en com­mun qu’incarne le logi­ciel libre est un moyen effi­cace pour tenir en res­pect les géants. Et la logique conta­mine peu à peu le maté­riel avec les logiques d’architectures ouvertes.

Concer­nant les infra­struc­tures, nous rap­pe­lons que notre Consti­tu­tion répu­bli­caine dit bien que les mono­poles doivent être publics. Alors res­pec­tons-la !

Fai­sons de l’IA un outil de notre éman­ci­pa­tion et non une nou­velle arme à la main des puis­sants !

Fabien ROUSSEL

Tri­bune parue dans l’Hu­ma­ni­té du Ven­dre­di 12 Juin 2026