Il y a une pensée dans la machine.
Lorsque j’étais enfant, je me souviens devoir taper des commandes du genre C:document…, un langage que je qualifierais de barbare pour indiquer à l’ordinateur ce qu’il devait faire. C’était ma pensée que je rentrais dans la machine. Puis sont arrivées les interfaces graphiques. Elles étaient esthétiques, ergonomiques, intuitives ; mais dès lors, ce n’était plus vraiment ma pensée qui s’exprimait, c’était un cadre dans lequel elle pouvait s’exprimer.
Cette recherche de confort a démocratisé l’outil, mais elle a aussi cantonné l’utilisateur à des fonctions prédéfinies, l’éloignant de la maîtrise de la logique sous-jacente. Tant que le rapport risque-bénéfice semblait faible, nous avons accepté ce compromis.
Mais maintenant, il y a une pensée dans la machine. Quels types de pensées ? Est-elle consciente ? Intelligente ? À qui appartient-elle ? Comment conditionne-t-elle notre activité ? Comment évaluer les risques quand l’opacité est totale ?
L’intelligence artificielle, qu’elle soit symbolique ou statistique, prédictive ou de recommandation, questionne et impacte notre rapport à la technologie en rajoutant une couche d’opacité supplémentaire. En effet, aucun réseau de neurones profond ne peut à ma connaissance satisfaire pleinement au « droit à l’explication » (Droit inscrit dans le Règlement Général sur la protection des données, RGPD). Ce droit s’applique lorsqu’une décision individuelle produit des effets juridiques ou affecte significativement une personne de manière entièrement automatisée, incluant le profilage. Les personnes concernées ont droit aux éléments suivants :
- Information sur la logique du traitement algorithmique,
- Critères utilisés pour parvenir à la décision,
- Connaitre les données prises en compte dans le processus,
- Conséquences prévues de la décision,
- Droit de contester la décision,
- Possibilité d’intervention humaine dans le processus.
Mais comment comprendre un LLM (large Language Modèle) qui résulte de comportement émergent non explicitement programmé ? Comment connaître avec exactitude les provenances de données aussi massives ?
Cette opacité est d’autant plus préoccupante qu’elle se répand à une vitesse qui dépasse celle de la pensée humaine. Si bien que lorsqu’on pense la comprendre, elle a déjà évolué pour devenir… autre chose. Comment dès lors faire valoir nos droits ? Comment faire société avec des outils qui nous dépassent ? Comment les étudier alors que nous avons déjà dix trains de retard sur eux ?
Car le temps de l’innovation technologique n’est pas celui des usages, ni celui de la recherche, et encore moins celui de la réflexion sociale et des choix politiques. Si bien qu’une part de ces décisions se prend en amont, ou s’impose dans un cadre dont la structure et les conditions n’ont pas été discutées. Ainsi, on nous offre une possibilité d’action au détriment de notre liberté de décision. Au détriment de la liberté des peuples de décider pour eux-mêmes et par eux-mêmes. Au détriment, donc, de notre souveraineté.
N’oublions pas que des pensées ont précédé la machine.
Des pensées d’abord issues des entreprises qui les conçoivent et dont les objectifs sont avant tout liés à leur recherche de relais de « croissance » et à la « valorisation » de leur capital. Mais quelles pensées ont précédé ces nouvelles technologies concernant l’extraction massive de minerais, les carences en eau potable ou le réchauffement climatique ? L’usage intensif, et croissant de ces technologies condamne les ressources naturelles à ne plus être des biens communs mais des objets de convoitise dont l’exploitation atteint l’intégrité et la dignité humaine. Ne pourrait-on pas exiger que ces réflexions soient menées en amont du déploiement de ces innovations ?
Quand il n’y a pas d’anticipation collective et démocratique, l’entreprise ne devient-elle pas, par défaut, un État en amont de l’État ? l’IA verte (moins couteuse en énergie), laissant pourtant espérer de par son nom, solutionner une partie du problème, n’est pas satisfaisante. Car la consommation énergétique explose à chaque nouvelle génération de modèles ce qui contredit frontalement les promesses de sobriété. En effet un matériel plus efficace incite à d’avantage d’utilisation, augmentant l’usure malgré une promesse d’impact moins élevée. Alors quelles pensées accompagneront la machine ?
Quelles pensées pour celles et ceux qui doivent composer avec ? La place de l’humain face à son travail avec IA, doit-elle du fait de sa faible considération être systématiquement cantonnée à un rapport de force de plus en plus clivant ?
Ce que nous appelons de nos vœux c’est une souveraineté critique et éthique, au service du vivant. Une démocratie continue, qui ne s’appuie pas uniquement sur les programmes de nos représentants, mais qui fasse le lien entre concertation publique et prise de décision. Nous ne voulons plus que les citoyens soient passifs au regard des décisions publiques, tributaire le plus souvent d’un choix par défaut qui le lie de façon déterministe et victimaire au moment d’une élection.
Nous souhaitons que les citoyens français soient un collectif porteur du sens de leur souveraineté. Un sens garant de l’écologie, préservant le droit des peuples à faire société au-delà du profit. Car sans cela, nous risquons une civilisation où la machine pense pour nous, tandis que nous oublions comment penser.
Nous souhaitons une IA, consciente de son impact qui soutienne :
- La reconversion professionnelle face aux pertes d’emplois,
- La décarbonations et la recherche sur les IA sobres,
- La lutte proactive contre la désinformation générée par l’IA et la cybersécurité,
- Le développement de modèle open source indépendant, non contrôlés par des entités étrangères.
À cet égard, si la souveraineté numérique semble difficile à obtenir à l’échelle nationale, elle semble envisageable à l’échelle européenne. Ce combat doit nous unir. La concurrence entre États européens ne semble-t-elle pas, à ce sujet, avoir prouvé son manque de pertinence ? En effet chaque pays tente de développer sa propre puce ou son propre modèle, et se faisant nous nous affaiblissons mutuellement face aux géants américains et chinois, en gaspillant des ressources précieuses dans des projets redondants au lieu de construire une puissance commune.
Ne serait-il pas souhaitable de développer une IA et une infrastructure complète (des puces aux applications, des data center aux modèles mathématiques) visant à répondre aux besoins des peuples, des industries et des États, plutôt qu’à la conquête de parts de marché ? Cette considération exigerait peut-être un financement public massif et pérenne, mutualisée au niveau européen, pour la création d’un espace numérique commun qui serait intrinsèquement conçu pour éviter toute tentative de privatisation.
Jean DEVILLE